Couple devant une emission

Avec l'émission intéressante, vous l'avez frisé... mais l'intérêt culturel et la fatigue l'ont emporté. La soirée télé qui se termine dans les larmes et l'amertume est d'un autre genre. C'est celle que vous n'avez pas vraiment décidé de consacrer à une émission intéressante mais qui se déroulera tout de même devant le petit écran parce que vous n'aviez rien d'autre à faire et que, bonne pâte, vous avez décidé d'amadouer la soirée- solo. En partant du postulat qu'être positive consiste à voir le bon côté des choses, quoi qu'il arrive. Vous voici donc rentrant d'une journée comme les autres, prête à vous régaler de n'importe quoi pourvu que ça bouge, que ce soit en couleurs et que ça parle. Vous vous installez avec délices, votre plateau-repas ou votre sandwich à la main. Et vous regardez. Alibi de choc : je vais m'abrutir. Me distraire, avec un peu de chance. Mais, en tout cas, pas réfléchir. L'intention est bonne et louable. Le repos de l'esprit n'a pas de prix. Vous vous adonnez à l'autosatisfaction. Ravie d'avoir une soirée bien tranquille, pour vous toute seule. Pour faire le vide et vous ressourcer, comme on dit. Votre esprit divague et gambade allègrement. Qu'est-ce qu'on est bien, seule dans sa petite maison, avec ces quelques heures de liberté et de légèreté 1 Vous vous étirez, vous en ronronnez presque. Et d'un seul coup, le flip arrive. Sans crier gare. Vous pensez aux millions de gens qui se repaissent d'images. Ensemble. Vous auriez envie de papoter sans logique. De vous incruster dans une épaule mâle, d'un petit câlin au moment où ces deux imbéciles s'embrassent passionnément sur l'écran. Qu'une main s'empare romantiquement de la vôtre et caresse vos doigts agiles. Même distraitement. Une présence, quoi. Limite on a presque envie de s’inscrire sur un site de rencontre pour ne pas être seule. Ça vire au drame. Une gigantesque envie de pleurer arrive au triple galop. Un nœud dans la gorge. Mais pourquoi suis-je toute seule ce soir ? Comment ces salauds osent-ils me laisser passer ce genre de soirée ? Que vous l'ayez réservée pour vous, sans intrus, ne change rien à la douleur présente. Vous avez mal à la peau. Envie qu'on ait envie et besoin de vous. Qu'on vous parle, même pour vous dire des choses qui ne vous intéressent pas. Vous êtes cuite. Vous n'aviez pas prévu ce grain de sable. La machine n'obéit plus à la voix de sa maîtresse. Deux solutions : aller se coucher dare dare, avant la crise de larmes. Ou se prendre en charge et s'expliquer, calmement et posément, que tout le monde crève de solitude. Que la télé est faite pour les gens comme vous. Que, sur l'autre chaîne, il y a peut-être une émission moins romantique et parfaitement débile qui vous permettra de vous défouler, de libérer votre agressivité. Et d'oublier ces foutues larmes qui ne demandent qu'à se transformer en déluge. Autre version : on disjoncte. Vous vous transformez en légume total et absolu. Un journal à la main, la télécommande dans l'autre. Un œil sur un article, l'autre sur la petite boîte magique. Bien calée dans votre lit ou sur votre canapé. Confortable comme une reine. Pas de sentimentalisme ou de sensiblerie. On chasse tout ce qui pourrait nuire à l'harmonie. Personne à qui parler ? Tant mieux. De toute façon, vous n'avez rien à dire. Et dans le cas contraire, eh bien vous parlez toute seule. Nul ne vous espionne, vous avez parfaitement le droit de vous faire un discours ou d'invectiver l'écran de télé. Vous inventez les réponses. Vous répétez ce que vous direz au garagiste qui vous a escroquée. Au pauvre lâche qui n'ose pas vous aimer. A Paul qui continue à déprimer : vous le secouez. Vous irez vous coucher, drapée dans une saine fureur, la cervelle pleine d'insultes et de revendications. Apaisée par cette soirée exutoire. Prête à recommencer.