laisser aller

Ou comment se câliner en compagnie d'un récepteur. Vous allez mettre à profit cette soirée seule pour vous faire un bain d'huile, un masque. Vous avez prévu une bonne petite bouffe pour gâter votre estomac. Aussitôt rentrée, les corvées ménagères et quotidiennes expédiées, vous vous ruez sur le vieux tee-shirt familier et le collant sans pied ou le pantalon usé- élimé que vous n'oseriez même pas porter pour aller faire le marché le dimanche matin. C'est l'option soirée télé bien-être. Tous les excès sont permis, et vive la débauche ! Des soupirs et des grognements de satisfaction vous échappent. Vous avez renoncé à l'uniforme de la civilisation pour un soir. Pour mieux préparer l'habillage de choc du lendemain. Masque, bigoudis et sels de bain parfumés. Tout ce que vous n'avez jamais le temps de vous offrir. La soirée est libre, autant ne pas la perdre. Entre la sortie du boulot et le dodo réparateur, quelques heures que vous n'avez aucune envie de consacrer à des tâches sérieuses telles que lecture, musique, courrier en retard ou plan de carrière. Pas question de procéder à un retour sur le passé. Aucune envie de penser à demain ni de faire le bilan. Le laisser-aller intégral. Votre petit jardin secret. Personne ne saura jamais que vous adorez vous vautrer sans témoin. Vous avez des petits plats spéciaux pour l'occasion. En général, ils sont fortement imprégnés d'ail et d’oignon (vous adorez l'ail et l'oignon, mais vous surveillez quand même votre haleine... sait-on jamais). Ce soir, tout est permis. Y compris la bière bue à même la cannette. La volupté de se sentir moche, de faire exactement ce qu'on a envie de faire, au moment où on en a envie et sans témoin, de cesser de se surveiller est tout à fait divine. On se prend à rêver d'île déserte. De compagnons qui ne s'intéresseraient qu'à la beauté de notre âme. On n'a plus besoin de sourire. Aucune envie de parler. Tout est doux, tiède et tranquille. L'idée de flipper est restée sur le pas de la porte, avec la dame que vous êtes le jour. Quand, tout à coup, en allant rincer votre shampooing couleur, votre regard harponne cm personnage curieux dans le miroir. Un monstre couvert de pâte verte, avec un ongle de doigt de pied au vernis écaillé sortant d'une charentaise à carreaux éculée. Entre le vert et les carreaux, une robe de chambre informe en laine des Pyrénées rose bonbon, cadeau de votre mère, vous informe que vous avez passé le cap du supportable. Cette horrible créature qui vous dévisage est une caricature. Tous les avertissements de votre vie de jeune fille vous reviennent en mémoire : « Ne te promène jamais devant un homme en bigoudis, il n'y a rien de tel pour tuer l'amour. » Elle avait raison. Vous n'auriez aucune envie de séduire cette clocharde ravie de son avachissement. L'instinct social clignote. Pour détendre l'atmosphère, vous adressez une grimace moqueuse à l'autre partie de vous-même. C'est encore pire, on tombe dans le sordide. Pourquoi n'aviez-vous pas prévu une soirée habillée en solo ? Cette petite robe de cocktail qui traîne dans votre placard et que vous n'avez jamais l'occasion de mettre aurait convenu à merveille. Vous vous étiez dit qu'il est triste de s'habiller comme une reine pour passer la soirée devant la télé. Mais vous auriez pu vous jouer le grand jeu... Alors que là, c'est plutôt grandeur et décadence... Comme vous êtes raisonnable et lucide, vous évoquez l'image des autres. Vous imaginez la version masculine de la soirée télé. Vous visualisez parfaitement les cendriers qui débordent, la vaisselle sale qui s'accumule dans l'évier ; les chaussettes trouées ; le ronflement et les raclements de gorge. Maigre consolation. S'ils ont envie de se laisser aller, ça les regarde. L'obligation de paraître les atteint moins que les dames. Vous êtes tellement conditionnée par les apparences que, bien que vous sachiez qu'il ne s'agit que d'apparences, celle que vous présentez à la minute vous dégoûte profondément. Le découragement vous guette... Attention, vous avez failli ne plus vous aimer. Qu'importe les conseils de Maman ou de Marie-Guillerette, débranchez tout de suite la sonnette d'alarme qui tinte sous ces bigoudis. La beauté se travaille, à l'intérieur comme à l'extérieur. Dedans, ça commence par l'amour de soi. Dehors, ça se fignole avec des flacons et de la joie de vivre. Si le temps de préparation et de décrochage nécessaires vous font cet effet-là, c'est que vous n'avez pas compris ni intégré les mécanismes de l'entraînement à la course de fond en solitaire. Si témoin amoureux il y avait, où voleriez-vous le temps de travail nécessaire pour lui offrir l'image qu'il a envie de recevoir ? Et puis, pensez à ET. Lui aussi était verdâtre et laid. Mais si émouvant et sympathique. Quelle est la différence ? Ça va mieux ? Allez donc coucher ce corps parfumé, ce teint parfait, ces cheveux brushés et brillants. Demain, vous comprendrez que cette vision de cauchemar était un prélude nécessaire. Vous aurez les traits reposés, la beauté en bandoulière et un moral d'acier.