laisser le telephone

Il y a des soirs, comme ça, où il reste désespérément muet, on ne sait pas pourquoi. Où on le dévisage férocement pour qu'il se mette à sonner. Où on concentre son énergie, son ying, son yang, son ki, ses pulsions, sa libido pour le forcer à se manifester. En vain. Et puis il y a d'autres soirs destinés à la télé et à la paix où il prend un malin plaisir à vous déranger toutes les cinq minutes. Le premier appel fait plaisir, mais on l'expédie en invoquant l'émission qu'on tient absolument à regarder. « Je vais très bien ; excuse-moi mais je ne suis pas seule, je peux te rappeler plus tard ? », diront celles qui préfèrent faire envie que pitié, et laisser croire à une vie sociale très agitée plutôt qu'avouer qu'elles craquent pour Patrick Sabatier ou Michel Drucker. La première fois, on pense qu'il s'agit d'un hasard. On a dit qu'on rappellerait, on est fermement décidée à le faire. Là-dessus, à peine le générique amorcé, ça recommence. On tend une main expéditive vers le combiné, la phrase précédente à la lèvre... et c'est Martine qui délire complètement parce que sa vie vient d'être chamboulée par une promotion, le débarquement d'un jules dans sa vie ou une grippe qui la cloue au lit et la prive d'interlocuteur. Difficile de raccrocher. On écoute, on s'enthousiasme, on s'exclame « Oui ! » « Non ! » en tentant désespérément de brancher sa tête sur la stéréo et de suivre en morse ce qui se passe sur l'écran chéri. Quand enfin on s'est débarrassée de la gêneuse, on reçoit un appel d'un ex ou d'un copain qui s'ennuie tout seul chez lui et qui a décidé de profiter de cet aparté pour savoir ce que vous êtes devenue. Un œil sur le programme, l'autre sur la montre, le troisième sur l'écran auquel on ne comprend plus rien, le quatrième levé au plafond en signe d'exaspération et d'impuissance, on monosyllabe avec la plus grande affabilité possible. Les audacieuses peuvent, si vraiment l'importun s'éternise, hurler « Allô, allô ? Je n'entends plus rien I Allô ? » et raccrocher délicatement pour redécrocher aussitôt. Quitte à rappeler le lendemain pour s'excuser : le téléphone est encore tombé en panne hier soir, quel dommage, j'avais tout le temps de te parler, alors qu'aujourd'hui je suis pressée. Persuadée que plus personne n'appellera au bout d'une heure, et culpabilisée par la mise hors service de cet instrument moderne de communication, vous reposez le récepteur sur le combiné. Dring ! Médusée, vous envisagez une seconde de ne pas décrocher. Puis vous pensez à l'urgence. A 11 heures du soir, ce doit être important. C'est alors qu'un accent espagnol vous demande si vous êtes bien Mme Ramirez. Erreur ou plaisanterie de mauvais goût ? Pour ne pas passer pour une harpie, prête à croire à une blague, vous testez. Ou bien vous prenez votre plus bel accent italien et vous hurlez : « Pronto ? Si, va bene. » On vous raccroche au nez et vous éructez. Ou bien vous détestez les gags à cette heure avancée de votre tranquillité et de votre intimité, et vous hurlez rageusement : « Niet. Allez vous faire voir. » Qui que ce soit, il aura payé pour les autres gêneurs de la soirée. Vous reprenez Télérama pour voir ce que vous avez loupé. Vous filez aux toilettes apaiser un sain besoin physiologique dont nous pouvons parler sans fausse pudeur puisque vous êtes seule. Et voilà que ça recommence. Vous faiblissez. Finalement, les soirées télé c'est pas mal en août, quand tout le monde est en vacances et se fiche éperdument de savoir si vous allez bien depuis l'autre jour. Le seul problème, c'est qu'en août vous n'avez pas envie de vous faire une soirée tranquille devant la téloche, et que vous passez la soirée à composer le numéro de tous ceux que vous n'avez pas vus depuis longtemps. Et que vous ne comprenez jamais pourquoi ils n'ont pas le temps de vous parler. C'est insensé, non ? Vous voulez un conseil ? Répondeur téléphonique. Avecmes- sage hôtesse de l'air : « Je regrette de ne pouvoir être disponible pour l'instant, mais votre appel m'enchante. Laissez-moi donc vos coordonnées pour que je vous rappelle très vite. » Pas de répondeur ? Faites le répondeur. A la cinquième sonnerie, décrochez et déclamez : « Bonjour, vous êtes bien au 01.02.03.04. Si vous souhaitez parler avec Magali, laissez un message sur ce répondeur après le couac sonore. Couac. »